Quand nos jeunes perdent l’élan : comprendre le mal-être et la dépression
- 11 févr.
- 5 min de lecture
Cette semaine encore, j’ai été contactée pour une situation qui m’a profondément touchée.
Un adolescent cherchait de l’aide. Non pas pour lui directement, mais parce qu’il était devenu le confident d’une jeune fille de 17 ans qui s’est suicidée.
Une jeune fille marquée depuis longtemps par des héritages lourds, des silences, des souffrances qui s’étaient accumulées au fil des années.
Ce type d’histoire, autrefois exceptionnelle, est en train de devenir terriblement fréquente.
Dans nos cabinets de psychopraticiens, nous rencontrons de plus en plus d’enfants et d’adolescents qui nous disent, parfois sans mots, parfois avec violence :
« Je n’ai plus envie. »
« Je ne vois pas l’avenir. »
« À quoi bon ? »
Ils ont peur de grandir.
Ils ont perdu l’élan, la curiosité, le goût de découvrir.
Ils doutent profondément de leur valeur et de leur potentiel.
Alors ils se retirent : dans leur chambre, sous une couette, dans les écrans, dans le silence.
Ou bien ils attaquent : par l’agressivité, l’opposition, le rejet de tout lien.
De plus en plus, ils ne cherchent plus les ressources autour d’eux.
Ils se confient à des communautés virtuelles, à des blogueurs, à des espaces anonymes, là où
personne ne les voit vraiment.
Et pourtant, la vie est objectivement plus facile qu’avant sur le plan matériel.
Les enfants disposent de plus de confort, les parents sont souvent attentifs, ouverts, disponibles et à l’écoute.
Les divertissements, les loisirs et les activités sont partout, à portée de main.
Et malgré cela, nous voyons de plus en plus de jeunes se replier, s’isoler, perdre l’élan et le goût d’agir.
Ce paradoxe est frappant : avoir tout à disposition ne protège pas contre le sentiment de vide
intérieur, de désarroi ou de renoncement.
Pour beaucoup d’enfants et d’adolescents, la vie pèse.
La journée est organisée, remplie d’activités, d’obligations et d’attentes.
À l’école, il faut apprendre et performer.
Dans les activités, il faut réussir et s’améliorer.
Mais quand y a-t-il de la place pour jouer, rire, courir, tester ses forces et ses limites, rencontrer librement des pairs et créer des liens authentiques ?
Cette absence de temps pour se sentir vivant, pour éprouver sa force et sa joie, rend le quotidien lourd et parfois insurmontable, même quand tout semble aller « bien » à l’extérieur.
La dépression chez les jeunes : pas toujours là où on l’attend
Quand on pense à la dépression, on imagine souvent quelqu’un de triste, silencieux, effondré.
Chez les enfants et les adolescents, elle prend souvent d’autres visages.
Chez l’enfant, elle peut se dire à travers :
• une tristesse persistante ou une morosité diffuse,
• une perte d’intérêt pour le jeu,
• une forte dévalorisation,
• des oppositions répétées,
• des problèmes du sommeil,
• des peurs de séparation,
• parfois des conduites de fuite ou des passages à l’acte.
Chez l’adolescent, elle est très souvent masquée :
• irritabilité, agressivité, hostilité,
• pleurs intenses ou, à l’inverse, fermeture affective,
• désintérêt pour ce qui faisait plaisir auparavant,
• plaintes corporelles répétées,
• troubles du sommeil ou de l’alimentation,
• isolement, retrait, absentéisme relationnel.
Ce ne sont pas des caprices.
Ce sont des signaux.
Ce qui s’abîme quand un jeune va mal.
En Psychologie Fonctionnelle, nous parlons d’expériences de base.
Ce sont les expériences fondamentales dont tout être humain a besoin pour se sentir vivant, en sécurité et en lien.
Un enfant a besoin, très concrètement :
• d’être en contact réel,
• de se sentir proche,
• d’être tenu, contenu, protégé,
• d’être nourri affectivement,
• de pouvoir demander et recevoir une réponse,
• de pouvoir agir, influencer, transformer son environnement,
• de ressentir de la joie, du plaisir, de la vitalité,
• de jouer, de rêver, de se projeter.
Quand ces expériences manquent, ou qu’elles sont interrompues trop tôt, l’organisme apprend parfois à se figer.
À ne plus demander.
À ne plus agir.
À ne plus espérer.
La force ouverte et la sensation de puissance perdue
Un autre aspect souvent invisible, mais tout aussi crucial, est ce que nous appelons la force ouverte : la sensation de puissance, de capacité à agir sur le monde, à traverser les obstacles et à se sentir vivant dans son corps.
Pour beaucoup d’enfants et d’adolescents, cette force s’éteint peu à peu.
Les journées sont souvent remplies de contraintes scolaires et d’activités organisées. Les moments libres, de jeu rapide, de courses, de rires et de mouvements spontanés, se font rares.
Certains ne bougent plus que dans les cours de sport de performance ou les salles de musculation, où la force est codifiée et compétitive. Mais la force naturelle, celle qui traverse le corps et donne le goût d’agir, disparaît.
Ils restent assis, figés, et avec le temps, ne ressentent plus cette énergie vitale qui permettait de se projeter, de rencontrer les autres, de se défendre et de se sentir acteur de sa vie.
Sans cette force ouverte, la vie devient lourde, le mouvement intérieur se ralentit, et le renoncement gagne encore plus de terrain.
La perte d’élan et le renoncement
Beaucoup de jeunes déprimés ne sont pas « sans désir ».
Ils sont fatigués d’avoir désiré sans réponse.
Quand un enfant n’obtient pas de réponse à ses appels — pleurs, gestes, sourires, demandes — il peut finir par renoncer à bouger l’autre.
Et renoncer à agir est très proche de renoncer à vivre pleinement.
Sans projection possible, sans rêves qui semblent réalisables, le futur devient soit vide, soit
angoissant.
La joie diminue.
Le plaisir disparaît.
La vitalité s’éteint.
Ce que peuvent faire les parents
Souvent, les parents sentent que « quelque chose ne va pas », sans savoir quoi faire.
Quelques repères simples :
• Observer les changements durables, sans minimiser.
• Rester en lien, même quand l’enfant ou l’adolescent repousse.
• Mettre des mots sur l’inquiétude, avec douceur.
• Réintroduire du temps partagé réel, du corps, du mouvement, du jeu.
• Chercher de l’aide avant que l’isolement ne s’installe.
La souffrance d’un enfant est toujours une souffrance relationnelle, et donc une affaire collective.
Comment travaillons-nous en Psychologie Fonctionnelle ?
Notre travail consiste à redonner accès à ce qui s’est figé :
• recréer de la sécurité et du contact,
• restaurer le fait d’être tenu, protégé, nourri,
• soutenir la capacité à demander et à recevoir,
• relancer la force, l’élan, la projection, le désir,
• remettre du jeu, de la joie, du plaisir et de la vitalité .
Il ne s’agit pas de réparer un enfant « cassé »,
mais de réactiver la vie là où elle s’est retirée.
Pour finir
Le mal-être et la dépression chez les jeunes ne sont pas des fatalités.
Ils sont des appels.
Des appels à plus de présence, plus de lien, plus de responsabilité partagée.
Des appels à regarder vraiment nos jeunes, avant qu’ils ne disparaissent dans le silence.
Bien chaleureusement,
Anna Pouget
Directrice
École Française de Psychologie Fonctionnelle




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